Le Carnet · Saison 0
Pourquoi j'ai commencé avec un assistant grand public plutôt qu'une solution souveraine
L'objection HDS est sérieuse. Voici la frontière que je tiens, et dans quel ordre j'ai engagé de l'argent.
C'est la première objection que j'entends, et elle est presque toujours formulée dans les mêmes termes.
« Ces assistants sont américains. Les données partent aux États-Unis. Ce n'est pas HDS. Ce n'est pas conforme. Je ne peux pas mettre ça dans mon cabinet. »
Deux précisions d'abord. Tous ces assistants ne sont pas américains : parmi ceux que je cite dans ce Carnet, l'un est européen. Et cela ne déplace pas le fond du problème, car aucun d'entre eux n'est pour autant un hébergeur certifié pour vos données de santé.
L'objection reste donc sérieuse et elle mérite mieux qu'un haussement d'épaules. Mais voici ce que j'observe : la personne qui la formule ne commence pas. Elle attend une solution parfaite. Six mois plus tard, elle attend toujours — et elle n'a rien appris entre-temps. C'est le coût qu'on ne compte jamais.
J'ai fait le choix inverse. J'ai commencé avec un assistant grand public, sur des cas dépersonnalisés, en sachant exactement où était la limite. Voici pourquoi ce n'est pas un compromis, mais une décision.
Faut-il attendre une solution certifiée HDS pour commencer ?
Non — à condition de ne jamais y mettre de donnée identifiante de patient. La certification HDS encadre l'hébergement des données de santé : l'obligation pèse sur l'hébergeur auquel ces données sont confiées, pas sur chacun de vos gestes de travail. Ce qui vous concerne, c'est donc l'endroit où ces données atterrissent. Tant que vous travaillez sur des cas anonymisés, aucune donnée de santé n'atterrit nulle part : vous apprenez. Confondre les deux régimes, c'est se condamner à ne jamais démarrer.
La confusion que nous faisons tous au départ
Nous mélangeons deux endroits qui n'ont rien à voir : le bac à sable et la production.
Le bac à sable, c'est là où on apprend. On teste, on se plante, on comprend enfin ce qu'on voulait vraiment. Rien n'est en jeu, aucun dossier ne dépend du résultat, personne ne s'aperçoit de l'erreur.
La production, c'est là où tourne un système réel : de vraies données, de vraies contraintes réglementaires, un vrai coût quand ça tombe en panne un mardi à neuf heures.
Les critères de choix ne sont pas les mêmes. En production, on prend ce qui est conforme, traçable et supportable dans le temps. En bac à sable, on prend ce qui est immédiat, souple et peu coûteux — parce que la seule chose qu'on produit à ce stade, c'est de la compréhension.
Le piège classique consiste à appliquer les critères de la production au bac à sable. On se retrouve alors à monter une infrastructure pour un usage qu'on n'a jamais essayé, et à considérer qu'on a « fait de l'IA » parce qu'on a signé un contrat.
Que peut-on écrire dans un assistant grand public sans se mettre en défaut ?
Une seule règle, absolue, sans exception : rien qui désigne un patient ne va dans un outil en ligne non certifié HDS. Ni son identité, ni ses identifiants administratifs, ni sa date de naissance exacte, ni son adresse. Le test avant chaque envoi est simple : si ce texte s'affichait sur un écran en salle d'attente, quelqu'un pourrait-il reconnaître la personne ?
Un cas dépersonnalisé suffit largement à travailler. « Dossier administratif incomplet, deux relances de mutuelle restées sans réponse » : l'assistant n'a besoin de rien de plus pour vous aider à structurer un courrier.
Et il faut le dire clairement, parce que c'est là que les cabinets se font piéger : anonymiser ne consiste pas à retirer le nom. Un faisceau de détails — l'âge exact, la commune, une particularité rare, la date du rendez-vous — peut réidentifier une personne aussi sûrement qu'un patronyme. La responsabilité du traitement reste la vôtre, en toutes circonstances : elle ne se délègue pas à un fournisseur, même certifié.
Ce qui vient ensuite, et à quel moment y mettre de l'argent
Arrive un moment où vous savez ce que vous voulez. Pas « de l'IA au cabinet » : un besoin nommé, répétitif, chiffrable en minutes, dont vous connaissez les exceptions parce que vous les avez rencontrées.
C'est là, et seulement là, que l'investissement souverain a du sens. Il prend en général trois formes, par ordre d'engagement croissant.
- L'hébergement certifié HDS, dès que des données réelles doivent être stockées ou traitées. Vous n'achetez pas une performance, vous achetez un cadre.
- Les modèles qu'on héberge soi-même. Plusieurs sont ouverts et peuvent tourner sur un serveur que vous contrôlez : rien ne sort de chez vous. En échange, la question se déplace — de la conformité vers l'exploitation. Mises à jour, sauvegardes, disponibilité : quelqu'un doit s'en occuper, et ce quelqu'un se paie.
- Le développement sur mesure, où vous arrivez avec un cahier des charges construit sur vos propres essais, au lieu de demander à un prestataire de deviner votre métier.
Chacune de ces marches coûte de l'argent et du temps de cabinet. Aucune ne se rattrape dans l'autre sens.
Pourquoi cet ordre plutôt que l'inverse
Ce que j'ai vu de plus coûteux, ce n'est pas un outil mal choisi. C'est un outil bien choisi pour un besoin qui n'existait pas encore.
Quand on investit avant d'avoir testé, on achète en réalité la description qu'un prestataire fait de notre métier. L'outil arrive. Il est rigide sur les cas particuliers — et les cas particuliers, dans un cabinet, sont la règle plutôt que l'exception. L'équipe contourne, puis abandonne discrètement. Personne n'ose dire que ça ne sert à rien, parce que ça a coûté cher.
Quand on a d'abord tâtonné sur des cas anonymisés, on arrive avec des exigences plutôt que des espoirs. On sait ce qui doit rester manuel. On reconnaît la promesse creuse quand on l'entend. Et l'outil finit par être utilisé, parce qu'il répond à un besoin que l'équipe avait identifié elle-même.
Le bac à sable n'est donc pas l'étape qu'on saute quand on a du budget. C'est ce qui rend le budget utile.
Ce billet vous donne le cadre : où vous avez le droit d'expérimenter, ce que vous ne devez jamais écrire, et dans quel ordre engager de l'argent. Reste à tenir cette frontière au quotidien, sur vos propres dossiers, sans y penser à chaque fois — c'est exactement ce que nous installons ensemble dans la formation, avec les garde-fous qui vont avec.